BAS-07
La dépolarisation
?Se dépolariser n'est ni se neutraliser ni se placer au milieu
« Il faut se dépolariser. » Entendu. Mais si ça signifie devenir tiède, renvoyer les camps dos à dos et n'avoir plus d'avis, merci mais non merci — le monde brûle. Bonne nouvelle : ce n'est pas ça du tout. Le Point Zéro n'est pas le milieu.
L'image la plus trompeuse de notre époque est celle de l'axe : deux extrêmes, et entre eux un curseur. Dans cette image, se dépolariser voudrait dire ramener le curseur au centre — opinion modérée, ton mesuré, équidistance prudente. Cette position a un nom peu flatteur et mérité : la tiédeur. Elle ne réconcilie rien, elle évite tout. Et elle offre l'alibi parfait à qui ne veut pas choisir : face à une injustice réelle, l'équidistance est un choix, celui du plus fort.
La dépolarisation du Point Zéro est un geste entièrement différent, et l'image n'est pas le curseur mais la respiration. Personne ne cherche le « milieu » entre inspirer et expirer : on cherche à respirer pleinement — grande inspiration, grande expiration, et la liberté de passer de l'une à l'autre selon ce que la situation demande. Le problème n'est jamais d'avoir deux pôles. Le problème est la capture : rester coincé d'un côté, avec le pôle opposé qui devient d'abord étranger, puis menaçant, puis ennemi.
Être polarisé, ce n'est donc pas « penser trop fort d'un côté ». C'est avoir perdu l'accès à l'autre côté. Le militant capturé n'est pas celui qui se bat — c'est celui qui ne peut plus entendre ce que l'autre camp protège sans se sentir trahi. À l'inverse, se dépolariser, c'est regagner l'amplitude : pouvoir habiter pleinement une position et visiter ce que la position adverse défend de légitime, sans se dissoudre.
C'est pour ça que le Point Zéro n'est pas un lieu où s'installer mais un axe de circulation — le point d'où l'on peut aller loin dans les deux directions et revenir. Concrètement, une personne dépolarisée est souvent plus tranchante qu'une personne polarisée : elle peut s'engager à fond parce qu'elle n'a pas peur de ce que l'autre bord lui ferait voir. Sa force ne vient pas d'avoir raison contre quelqu'un ; elle vient de n'avoir rien exilé.