Accueil · Ressourcerie · Chronique du Point Zéro

J’ai essayé de sauver la civilisation. Pour l’instant, j’ai vendu vingt places.

Vingt chaises disposées en cercle devant une cité cosmique encore en construction
Une civilisation à construire, vingt places déjà occupées.

Cela fait trente ans que j’essaie de comprendre pourquoi l’humanité s’acharne à transformer une planète paradisiaque en escape game apocalyptique.

La question me poursuit depuis l’adolescence. Nous sommes une espèce dotée d’une intelligence prodigieuse. Nous savons envoyer des sondes dans l’espace, découper des atomes, modifier des génomes, fabriquer des cathédrales, et maintenant des intelligences artificielles capables de composer des symphonies.

Nous disposons d’assez de connaissances, de ressources et de puissance technique pour permettre à huit milliards d’êtres humains de vivre une existence décente, intéressante et probablement même joyeuse. Et pourtant, nous réussissons l’exploit remarquable de nous rapprocher simultanément de l’effondrement écologique, de la guerre généralisée, du burn-out planétaire et de la disparition de notre capacité d’attention.

Il y avait donc manifestement un bug, et j’ai donc consacré trente ans à le chercher.

Trente ans à poursuivre le bug

J’ai commencé par la politique. C’était logique : à seize ans, la guerre en ex-Yougoslavie a déchiré le pays dont mes parents étaient originaires et pulvérisé une bonne partie de mes illusions sur le fonctionnement raisonnable du monde. J’ai donc étudié la philosophie, la psychologie collective, les régimes totalitaires, les mécanismes de propagande et de manipulation. J’ai regardé du côté des élites, des services de renseignement, des idéologies et des rapports de pouvoir. J’ai découvert énormément de choses passionnantes, dont certaines étaient suffisamment sinistres pour me convaincre que j’avais enfin trouvé les méchants de l’histoire.

Malheureusement, les méchants avaient la désagréable habitude d’être des individus, et les individus sont façonnés par des environnements. J’ai donc poursuivi.

J’ai étudié le capitalisme. Puis les organisations. Puis l’éducation. Puis les religions. Puis la psychologie. Puis le management. Puis les médias. Puis les nouvelles technologies. J’ai créé des entreprises, accompagné des transformations organisationnelles, travaillé sur les entreprises libérées, les communautés apprenantes et l’innovation sociale. À chaque fois, l’enthousiasme revenait : cette fois, c’était bon, je pensais avoir trouvé le levier.

J’ai cru qu’Internet allait libérer l’intelligence collective. Que les réseaux sociaux allaient connecter l’humanité. Que l’entreprise libérée allait faire disparaître le petit chef. Que le développement personnel allait nous rendre conscients.

À ce stade de l’enquête, j’ai commencé à repérer un motif. Chaque solution destinée à nous libérer finissait tôt ou tard par reproduire sous une autre forme le problème qu’elle devait résoudre. Internet nous connectait et nous isolait. Les réseaux sociaux donnaient la parole à tout le monde et transformaient l’espace public en guerre tribale. Des entreprises abolissaient les chefs et découvraient quelques années plus tard des hiérarchies informelles encore plus opaques. La spiritualité nous libérait du jugement jusqu’au moment où les gens éveillés commençaient à juger les gens qui jugeaient.

Quelque chose, donc, se répétait. C’était le signal qu’il fallait chercher plus loin. Alors je suis remonté loin. Treize mille ans plus loin.

La bonne nouvelle : nous ne sommes peut-être pas des monstres

Et au terme de ce voyage, j’ai découvert quelque chose d’extraordinaire. Tout au fond de nous, il y a de l’amour. Un immense gisement d’amour. Quelque chose d’infini peut-être.

Pendant longtemps, nous avons projeté sur l’humanité première une vision assez commode : des brutes primitives occupées à s’assommer avec des massues jusqu’à ce que la civilisation, la police, le droit et les formulaires Cerfa viennent enfin remettre un peu d’ordre dans tout cela.

Or l’étude des sociétés de chasseurs-cueilleurs a considérablement compliqué cette vieille caricature hobbesienne. Les recherches montrent combien la coopération, le partage, les normes collectives et les réseaux d’entraide ont joué un rôle essentiel dans la survie et l’évolution humaines.

Les Kogis, les San, certains peuples aborigènes d’Australie et d’autres sociétés qui ont conservé des cosmologies profondément relationnelles nous tendent ainsi un miroir embarrassant. Non parce qu’ils vivraient dans un paradis sans conflits, mais parce qu’ils témoignent de possibilités humaines que notre civilisation a largement oubliées : vivre dans une relation beaucoup moins séparée avec le collectif, les ancêtres, les autres espèces, le territoire et le cosmos.

Et voilà peut-être le plus extraordinaire : nous avons besoin d’envoyer des anthropologues à l’autre bout de la planète pour vérifier si l’être humain est naturellement capable d’entraide. Nous ne savons même plus répondre depuis notre propre expérience à une question aussi élémentaire.

C’est cela, le vrai symptôme. Nous ne savons plus voir la vie depuis notre cœur.

L’oignon de l’aliénation

J’ai alors compris que j’avais passé des années à examiner les différentes couches d’un gigantesque oignon civilisationnel.

La couche extérieure la plus visible est aujourd’hui l’économie de captation de l’attention. Des milliers de systèmes sont en compétition pour décider ce que nous allons regarder, désirer, craindre et acheter pendant les trente prochaines secondes.

En dessous se trouvent les cadres organisationnels. L’école, l’entreprise, l’administration, les systèmes de soin, la politique : des architectures qui ne nous disent pas seulement quoi faire, mais finissent par définir ce qu’il est possible d’imaginer. Un cadre produit des comportements, puis utilise ces comportements comme preuve qu’il était nécessaire.

Sous ces cadres se trouvent les traumatismes collectifs. Guerres, humiliations, famines, violences, abandons, mémoires familiales. Des peurs anciennes continuent d’organiser des décisions prises par des gens persuadés d’être parfaitement rationnels.

Plus profond encore apparaît le pratico-inerte : toutes ces peurs et croyances qui se sont solidifiées dans des bâtiments, des procédures, des technologies, des contrats, des horaires, des institutions. Le système devient matériel. Il n’a même plus besoin que quelqu’un y croie pour continuer à fonctionner.

Et au centre se trouve enfin le code-source qui tient toutes ces couches ensemble : le récit de séparation. L’idée que je suis ici et que le monde est là-bas. Que l’humain est séparé de la nature. Que l’individu est séparé du collectif. Que la raison doit vaincre l’émotion. Que l’ordre doit vaincre le chaos. Que le masculin et le féminin sont condamnés à se disputer la télécommande cosmique. Que ma sécurité dépend de ma capacité à contrôler ce qui m’entoure.

À force de raconter cette histoire pendant des millénaires, nous avons fini par oublier que c’était une histoire. Nous l’appelons désormais « réalité ».

Les couches concentriques de l’aliénation, des systèmes visibles jusqu’au récit de séparation

J’ai donc trouvé la solution. Une histoire d’Ombre.

J’ai consacré le Livre I du Point Zéro à démonter cette mécanique. J’y ai essayé de cartographier ce logiciel civilisationnel, ses croyances, ses boucles, ses structures de pouvoir et la manière dont les solutions successives finissent par reproduire les problèmes qu’elles combattent.

Puis j’ai commencé le Livre II. Et là, chose franchement agaçante après trente ans passés à chercher une réponse extrêmement sophistiquée, j’ai fini par comprendre que la solution reposait sur un principe tout simple. Il faut simplement remettre en circulation ce que nous avons séparé.

Nos crises naissent moins des polarités elles-mêmes que du moment où nous nous figeons dans l’une contre l’autre. Individu contre collectif. Nature contre technologie. Masculin contre féminin. Ordre contre chaos. Raison contre émotion. Chaque fois que nous décrétons qu’un pôle représente le bien et que l’autre devrait disparaître, nous rejetons une partie du vivant dans l’Ombre. Elle s’y accumule, se déforme, puis revient un jour sous une forme tellement monstrueuse que nous pouvons enfin nous féliciter de l’avoir combattue depuis le début.

C’est le sujet des trois articles qui suivront celui-ci : pourquoi la polarisation est probablement plus dangereuse pour notre avenir que les armes qu’elle utilise ; pourquoi tout paradis qui refuse son Ombre finit par construire un enfer dans ses sous-sols ; et pourquoi la réponse n’est ni le relativisme ni la gentillesse généralisée, mais la capacité à traverser intérieurement ce que nous projetons sur nos ennemis.

Dit autrement : le prochain grand chantier politique de l’humanité pourrait bien consister à apprendre à regarder ce qui se passe dans sa cave.

Le Point Zéro sort du livre

Le Livre I du Point Zéro a été publié le 19 mars 2026. Et il s’est alors produit quelque chose de merveilleux pour quelqu’un comme moi qui s’est débattu avec sa peur de ne pas arriver à transmettre : des gens ont commencé à venir.

Pas des millions. Restons calmes. Mais suffisamment de personnes pour qu’un collectif se constitue autour de cette vision. Des êtres qui ont eu cette réaction étrange en découvrant plusieurs centaines de pages expliquant pourquoi notre civilisation était engagée dans une gigantesque boucle d’aliénation : « Très intéressant. Comment est-ce qu’on peut aider ? »

Cela m’a redonné de l’énergie. Alors nous avons commencé à prototyper. J’avais créé une Fresque des civilisations pour rendre cette mécanique accessible ; elle est devenue l’Atelier Point Zéro. Des personnes assez courageuses pour accepter d’expliquer en public treize mille ans d’aliénation collective et se projeter sur les scénarios des 500 ans à venir ont commencé à se former pour l’animer.

Puis les pièces se sont mises à s’emboîter. J’ai développé un modèle de Moteur de Conscience fondé sur l’harmonie de nos polarités internes. L’idée est de repérer où l’énergie s’est figée et comment la remettre en circulation. Le système actuel du Point Zéro articule précisément cette transformation de l’individu avec des cadres collectifs et des projets concrets.

J’ai élaboré un référentiel RH qui repose sur cette logique. Puis des parcours de Voyage du Héros. Puis des Cercles de croissance. Puis une application. Et, puisqu’à ce stade nous n’avions manifestement plus peur de rien, nous avons créé une monnaie de conscience.

L’Oméga.

La monnaie qu’on ne peut pas acheter

Évidemment, appeler cela une « monnaie de conscience » est une excellente manière de faire simultanément fuir les banquiers centraux, les militants anticapitalistes et une partie des bouddhistes. C’est donc un assez bon début.

Mais l’Oméga n’est pas une cryptomonnaie, ni un argent parallèle, ni un moyen d’acheter une meilleure place dans la prochaine incarnation. On ne peut pas l’acheter, le vendre ou le dépenser. Il reconnaît des capacités réellement démontrées : croissance individuelle, capacité à tenir des cadres collectifs, contribution et impact. Il ne prétend pas mesurer la valeur humaine d’une personne.

Son intérêt apparaît lorsque cette reconnaissance est reliée au Commun. Le Fonds du Commun reçoit de l’argent réel. Les Omégas permettent ensuite d’orienter une part de ces ressources vers des projets. Plus une personne démontre dans le temps sa capacité à agir en conscience dans un domaine, plus elle peut contribuer à orienter les moyens collectifs dans ce domaine, sans que ses Omégas soient consommés comme de l’argent.

Pourquoi est-ce important ? Parce que notre système politique et économique distribue énormément de pouvoir en fonction de la capacité à accumuler de l’argent, gagner des élections, monter dans une hiérarchie ou maîtriser des jeux institutionnels, et s’étonne ensuite que les personnes les plus puissantes ne soient pas systématiquement les plus capables de tenir ensemble des besoins contradictoires.

L’hypothèse du Point Zéro est donc simple : et si nous reliions progressivement la capacité d’agir sur le collectif à une capacité démontrée de circuler dans ses propres polarités ? Et c’est ici que les Cercles deviennent essentiels.

Imaginez cinq à huit personnes qui se retrouvent régulièrement, non pour « être d’accord », mais pour apprendre à exposer leurs tensions, leurs projections, leurs besoins, leurs contradictions, leurs zones aveugles. Deux heures par mois où l’on entretient non pas une machine ou un processus, mais la conscience qui les pilote. Dans l’architecture actuellement expérimentée par le Point Zéro, ces Cercles ont précisément pour finalité l’individuation de leurs membres et peuvent devenir le support de cycles réguliers de croissance.

Reliez maintenant cela à l’Oméga. Tout à coup, le travail intérieur cesse d’être cette activité un peu honteuse que l’on pratique le jeudi soir entre le yoga et Netflix. Il acquiert une conséquence politique et économique. Plus nous grandissons dans notre capacité à traverser les polarités, plus nous pouvons devenir capables d’orienter réellement une partie des ressources du monde.

Deux heures par mois multipliées par des millions de personnes peuvent sembler dérisoires. Mais les civilisations ne reposent pas seulement sur leurs lois. Elles reposent sur ce qu’elles entraînent leurs membres à devenir.

Puis le Docteur est arrivé

Il restait cependant un petit problème. Je développais tout cela depuis ma Lumière. Le professeur. Le philosophe. Le systémicien. Le type raisonnable qui fait des schémas avec des flèches pour expliquer comment retrouver la spontanéité dans une civilisation qui a figé la vie.

Et plus j’avançais, plus une évidence devenait embarrassante : si tout le problème venait du fait que notre civilisation refusait de descendre dans l’Ombre, il allait peut-être falloir que je commence moi-même par y aller.

C’est ainsi qu’est apparu le Docteur Z.E.R.O. Le Docteur est tout ce que le Professeur essaie poliment de tenir à table. Il est provocateur, excessif, théâtral, irrévérencieux. Il aime les paradoxes, les catastrophes conceptuelles et tout ce qui fait grimacer les gens sérieux. Là où le Professeur explique patiemment que la civilisation traverse une crise de ses récits, le Docteur entre dans la pièce en demandant si quelqu’un a pensé à réserver un orchestre pour le naufrage du Titanic.

J’ai créé ce personnage pour une raison très simple : je ne pouvais pas continuer à expliquer aux autres qu’ils devaient intégrer leurs parts refoulées tout en présentant au monde uniquement les miennes qui avaient obtenu un diplôme.

Histoire de me mettre en jambe, j’ai fait quelques scènes en tant que Docteur : au République à Paris, au Festival de Cannes du Jeu, chez Google pour le Procès de l’IA.

Le Docteur a donc commencé à descendre dans la cave. Et, à mon grand étonnement, il y avait beaucoup de monde.

Sept ans pour construire une civilisation

C’est de là qu’est née l’idée du New Civilization Festival.

Au départ, j’ai vu quelque chose de très grand : un festival déployé sur sept années, destiné à accompagner l’Intercycle que nous traversons. Un espace où l’on ne viendrait pas seulement écouter des gens parler du « monde de demain », mais expérimenter les technologies de conscience capables de l’empêcher de ressembler furieusement au monde d’hier avec davantage d’écrans.

L’ambition est d’équiper ce que j’appelle les Chrysalides : communautés intentionnelles, collectifs innovants, organisations pionnières, réseaux territoriaux, écoles alternatives, mouvements de transition. Tous ces lieux où quelque chose du prochain monde essaie déjà de naître.

Car l’histoire des utopies contient une leçon assez cruelle : elles ont souvent voulu corriger une polarité en se jetant passionnément dans l’autre. La domination par l’égalité absolue. L’individualisme par le collectivisme. Le matérialisme par le rejet de la matière. La hiérarchie par l’horizontalité. Puis, vingt ans plus tard, quelqu’un redécouvre avec stupeur qu’il faut quand même prendre des décisions, gérer un budget et empêcher Gérard de monopoliser quatre heures de cercle de parole.

Le Festival devait donc servir à cela : apprendre une grammaire de la post-dualité. Et ce sur sept ans, parce que 2025-2033 représente le point d’inflexion de l’intercycle en cours.

Nous devions commencer le 29 juin 2026. Évidemment, nous ne l’avons pas fait.

Premier enseignement civilisationnel : les bébés se moquent des roadmaps

Entre-temps, la vie a introduit dans mon magnifique plan de transformation civilisationnelle une variable stratégique que je n’avais pas totalement modélisée.

Un bébé. Le 19 juillet, à cinquante ans, je suis devenu père pour la première fois. Rebecca a donné naissance à Eliel. Je vous confirme à ce propos qu’on peut écrire pendant des années sur la transcendance, le lâcher-prise, la circulation du Désir et la conscience cosmique, puis découvrir à trois heures dix-sept du matin qu’un nourrisson est un dispositif pédagogique beaucoup plus efficace.

Eliel se fiche totalement du Point Zéro. Il refuse de consulter mon agenda. Il n’a aucun respect pour les horaires de réunion. Et lorsqu’il a faim, il manifeste une conception extrêmement claire de la gouvernance distribuée : il distribue l’information à tout l’immeuble jusqu’à ce que la bonne décision soit prise.

Nous avons donc repoussé au 1er octobre. Cela nous laissait le temps d’accueillir ce magnifique cadeau de la vie et de reprendre les choses à la rentrée.

Mais entretemps, une autre réflexion a émergé dans le groupe. La question du prix. Nous avons d’abord envisagé de proposer une contribution financière consciente, avant de décider quelque chose de parfaitement raisonnable : vendre les places 250 euros.

Le plan génial

Ce n’est pas neutre. Depuis des années, j’ai fait des centaines de conférences et accompagné d’ambitieux plans de transformation pour le public et pour des grands groupes. Mais je ne me suis jamais enrichi. J’ai tout redistribué. J’ai une répugnance à accumuler. C’est donc nouveau pour moi d’oser mettre un prix sur ce que je produis.

Avec Frédéric Angelot, qui coordonne l’écosystème, nous avons trouvé un concept économique qui était pourtant plutôt amusant.

Vous payez 250 euros pour participer au Festival. Puis nous vous rendons 100 euros. Et c’est à vous de décider ce que vous voulez en faire : les reprendre, ou devenir sociétaire du Commun du Point Zéro et réinjecter cette somme dans l’écosystème qui donnera progressivement une réalité économique à l’Oméga.

Autrement dit, au lieu de vous offrir un tote bag avec le logo de la nouvelle civilisation, nous vous rendons une partie du prix et nous vous demandons si vous désirez devenir acteur de ce monde de demain en entrant dans un parcours de croissance personnel au service d’une métamorphose globale.

Nous trouvions cela très intelligent. Vraiment. Nous avons donc communiqué. Nous avons tourné une vidéo. Nous avons envoyé des mails. Nous avons mobilisé les réseaux.

Nous avons parlé de la Lumière, de l’Ombre, de la civilisation de la Conscience, de l’Oméga, des sept prochaines années et du basculement anthropologique de l’humanité.

Résultat ?

À moins de trois semaines de l’événement, sur les 150 places prévues, nous en avons rempli une vingtaine.

Voilà.

Trente ans de recherche. Deux livres. Un écosystème. Une application. Une monnaie de conscience. Sept années de festival annoncées. La civilisation de la Conscience.

Vingt personnes.

J’ai d’abord déprimé

J’ai évidemment trouvé des explications. C’est la rentrée. Les gens sont débordés. Le prix est élevé. Le concept est complexe. Nous n’avons pas encore assez de notoriété. La communication aurait dû commencer plus tôt. Il faut davantage segmenter les audiences, travailler les tunnels de conversion, relancer les partenaires, optimiser les campagnes, clarifier la proposition de valeur.

Mon cerveau était ravi. Enfin un problème sérieux. Il pouvait reprendre le contrôle.

Et puis, enfin, j’ai éclaté de rire. Cela m’arrivait déjà auparavant, mais depuis la naissance d’Eliel, je ris beaucoup, beaucoup plus. Parce que tout cela, voyez-vous, est drôle. Vraiment drôle.

Nous essayons de construire une nouvelle civilisation et nous n’arrivons même pas à remplir une salle de 150 personnes.

C’est magnifique, et c’est beau.

Le monde est devenu une blague qui se prend au sérieux

Je comprends à présent en quoi tout ce qui me décevait par le passé est un magnifique cadeau. Car je réalise que quelque chose d’essentiel commencera lorsque nous cesserons d’être uniquement fascinés par le caractère dramatique de notre époque et que nous commencerons à en percevoir le grotesque.

Nous passons nos journées à commenter la catastrophe : conférences sur le climat, conférences sur l’IA, conférences sur la démocratie, formations à la transformation, séminaires sur le changement, plans stratégiques, feuilles de route, comités de pilotage et j’en passe.

Puis nous rentrons le soir absolument épuisés en constatant que, cette journée-là non plus, nous n’avons malheureusement pas trouvé cinq minutes pour être réellement présents à notre existence.

Puis nous recommençons le lendemain.

Bienvenue dans la Boucle.

Une boucle de contrôle relie la puissance, les systèmes et l’impuissance qu’ils produisent

Plus le chaos augmente, plus nous élaborons des dispositifs destinés à le contrôler. Ces dispositifs augmentent la complexité. Cette complexité augmente notre sentiment d’impuissance. Ce sentiment d’impuissance augmente notre peur. Et cette peur nous donne envie de contrôler davantage.

Le modèle qui ne sert à rien : la blessure d’impuissance nourrit une boucle de peur, de contrôle et de complexité, tandis que le mental du lecteur l’alimente en essayant de la maîtriser
Le modèle qui ne sert à rien — ouvrir le schéma en grand pour examiner comment le mental tente immédiatement de s’en servir.

Nous avons cessé d’être cosmiques

Toute cette folie commence à l’endroit précis où notre conscience s’est coupée de l’instant présent, et donc de la Vie.

Nous parlons aujourd’hui sans cesse de « remettre l’humain au centre ». De mettre plus d’humain dans l’entreprise, dans la technologie, dans la santé, dans les organisations.

Mais la pensée cosmogonique des peuples premiers nous renvoie une question autrement plus dérangeante : et si le problème était précisément d’avoir mis l’humain au centre ?

Nous ne souffrons peut-être pas d’être devenus inhumains. Nous souffrons d’avoir cessé d’être cosmiques.

D’avoir oublié que nous appartenons à quelque chose qui nous dépasse. De croire que notre intelligence individuelle peut se substituer aux milliards d’années d’intelligence du vivant. De penser que la tour de contrôle du mental rationnel peut piloter l’ensemble du réel à condition d’avoir suffisamment de données.

Nous refusons l’inconnu. Nous refusons l’impuissance. Nous refusons de ne pas savoir. Nous refusons que la vie ne respecte pas le business plan.

Et derrière tous ces refus se trouve finalement une émotion extrêmement simple : la peur.

Je dois vous faire une confidence

Les trente années que j’ai consacrées à essayer de comprendre comment sauver le monde n’étaient pas seulement de l’altruisme. Elles viennent en grande partie d’un immense sentiment d’impuissance.

Après la guerre en ex-Yougoslavie, ma mère est tombée malade. Elle est morte alors que j’étais encore jeune. J’ai vu les adultes, les médecins, les institutions, les gens supposément compétents ne pas parvenir à empêcher ce qui était en train d’arriver.

Et quelque part en moi, un enfant a pris une décision. Plus jamais ça. Plus jamais impuissant comme ça.

Alors j’ai développé mon intelligence comme une arme. J’ai voulu comprendre les systèmes, les guerres, les pouvoirs, les civilisations, la conscience, les mécanismes cachés derrière les mécanismes cachés.

J’ai appelé cela une mission. Mais une partie de cette mission était une stratégie de survie. Si je comprends tout, peut-être que plus rien de terrible ne pourra arriver.

Fuck la planète

ARTE diffuse en ce moment une série documentaire au titre délicatement diplomatique : Fuck la planète. Elle retrace comment les alertes concernant le dérèglement climatique ont été formulées, documentées puis largement neutralisées pendant des décennies sous l’effet d’intérêts économiques et politiques. En réalité, la série remonte même jusqu’aux avertissements scientifiques du XIXe siècle.

Ce qui m’intéresse le plus n’est même plus que nous sachions. C’est que nous sachions et que nous continuions.

Mais il n’y a là-dedans aucun mystère. Les humains ne passent pas leur existence à contempler lucidement les catastrophes qui approchent. Ils vont travailler. Ils font leurs courses. Ils emmènent leurs enfants à l’école. Ils vont au cinéma. Ils tombent amoureux. Ils organisent un dîner samedi prochain alors que l’Histoire aiguise tranquillement ses couteaux dans la pièce d’à côté.

Nous appelons cela le déni, alors que c’est tellement plus profond. Nous faisons semblant d’être des adultes responsables alors que nous sommes, pour une grande part, des enfants blessés qui ont appris à porter un costume.

Mon Faux Adulte voulait sauver la civilisation

L’Adulte Responsable en moi avait évidemment prévu quelque chose de beaucoup plus sérieux pour le New Civilization Festival. Un programme. Des ateliers précisément minutés. Une scénographie. Des intervenants. Un budget. Une stratégie de communication. Des parcours. Des résultats attendus.

Une onde qui partirait de Paris, se propagerait progressivement, fédérerait des communautés sur tous les continents et finirait, pourquoi pas, par installer discrètement votre serviteur dans le rôle assez gratifiant de celui qui avait compris avant tout le monde comment sauver l’humanité.

Rien que cela. Heureusement, vingt inscrits sont venus interrompre ce magnifique délire messianique.

La réalité vient de me rappeler quelque chose que trente ans de recherche n’avaient manifestement pas encore réussi à m’enseigner complètement.

Je ne contrôle rien. Et, plus vexant encore : je ne peux même pas me sauver moi-même.

Le Festival du Fabuleux Fiasco

J’ai donc pris une décision. Nous maintenons le 1er octobre.

Mais je ne veux plus faire de ce Festival la démonstration que nous savons construire la civilisation de demain. Je veux en faire la célébration de notre incapacité proprement hilarante à contrôler la vie.

Un grand festival du fiasco humain. Évidemment, vous me direz que je me trompe peut-être. Que vous, vous avez les ressources, la communauté, les réponses, les bonnes clés pour y parvenir, surtout si vous travaillez dans une boîte de conseil qui vend des prestations à 3 000 euros la journée.

Peut-être. Mais pour ma part, je ressens le besoin d’une cérémonie d’adieu au fantasme selon lequel il suffirait d’avoir le bon plan, la bonne méthode, le bon leader, la bonne technologie ou le bon niveau de conscience pour que l’existence accepte enfin de se comporter correctement.

Mon épouse Rebecca, dont l’un des talents est précisément l’organisation d’événements, m’a demandé avec une certaine inquiétude ce qu’elle était supposée organiser si je commençais à expliquer que nous allions renoncer à contrôler le programme.

Je lui ai répondu : « Viens expérimenter le fait d’être totalement inutile. » Étrangement, cela ne l’a pas immédiatement rassurée.

Nathalie Nowak, qui participe à l’organisation, nous parlait depuis quelque temps de la nécessité de conserver du « vide agissant » entre les ateliers. Concept magnifique. Mais si nous supprimons les ateliers, une question métaphysique apparaît : est-ce qu’il ne reste plus que le vide agissant, ce qui nous libère du besoin de faire à tout prix pour sentir que nous sommes utiles ?

Je ne sais pas. Et, pour la première fois, cette phrase commence à me réjouir, parce que je n’en ai plus rien à foutre. Oups, pardon, j’ai dit un gros mot qui va rester enregistré pour l’éternité dans mon track record Internet.

Rendez-vous le 1er octobre. Enfin, peut-être.

Je ne sais donc pas exactement ce qui va se passer le 1er octobre.

Il y aura la Lumière. Il y aura l’Ombre. Il y aura le Professeur. Malheureusement pour vous, le Docteur sera également là.

Il y aura des gens qui travaillent depuis des mois pour préparer cette aventure. Il y aura des outils issus de trente années de recherche. Des expériences. Des corps. Des mots. De la musique. Des silences. Des confrontations. Probablement quelques moments parfaitement organisés, parce que Rebecca n’aura évidemment pas renoncé aussi facilement.

Mais au centre, j’aimerais qu’il y ait autre chose.

Un collectif ouvre une brèche lumineuse dans une architecture devenue trop rigide

Une brèche.

Un espace où nous cessions momentanément de prétendre savoir où nous allons. Car peut-être qu’une civilisation nouvelle ne commencera pas lorsque nous aurons enfin produit le plan parfait.

Peut-être qu’elle commencera lorsque nous serons suffisamment adultes pour reconnaître que nous avons peur, que nous ne savons pas, que nous ne contrôlons pas. Et que cela n’empêche absolument pas de chanter. De danser.

Car cela, je le sais : il y aura des chants du cœur ce jour-là.

Alors le 1er octobre, nous allons essayer de ne pas sauver le monde.

Nous allons voir ce qui se passe lorsque nous cessons, pendant quelques heures, de l’empêcher d’advenir en nous.

C’est pourquoi cela ne sera pas un événement comme les autres. Parce que quelque chose va dévier.

Et si personne ne vient, ce sera encore plus conceptuel. Je serai tout seul et je pourrai enfin me prendre pour le Nietzsche de mon époque. Ce sera grandiose.

Mais ne vous méprenez surtout pas sur ce soudain abandon au mystère.

Continuez à me commander des conférences, des formations et des plans d’accompagnement à la transformation.

Il faut bien financer la révolution de conscience.

Découvrir le New Civilization Festival