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Finalement, un milliard d’euros me paraît raisonnable
Ça y est, j’ai fixé le prix d’entrée définitif au New Civilization Festival à un milliard d’euros la place.
Le plus étrange est que j’avais vaguement eu l’intuition de ce chiffre avant même d’écrire le premier article annonçant le passage de 250 à 2 500 euros. Sur le moment, il m’était apparu parfaitement délirant. Puis d’augmentation en augmentation, j’ai compris ce que j’étais en train de faire.
Je précise d’abord que depuis quelque temps, je le réfléchis guère : je me laisse traverser par des élans intérieurs et je fais ce qu’ils me suggèrent, aussi inexplicable et inconvenant que cela puisse être.
Ce n’est donc qu’en me mettant à la rédaction de cet article que j’ai réalisé qu’en réalité, à travers ces augmentations de prix, j’étais en train de traiter à un niveau fondamental ma peur la plus profonde : celle de ma propre lumière. Et que ce n’est qu’ainsi que je pouvais rendre le seul service véritablement utile aux autres.
Mais revenons-en au pourquoi de ce milliard d’euros.
La dignité
Partons de ce qui évident, ou devrait l’être : une vie humaine possède une valeur incommensurable. En principe, aucun chiffre ne peut l’épuiser. Cela porte même un nom : la dignité. Ou encore le Visage, comme le disait Emmanuel Lévinas, pour désigner l’épiphanie qu’est chaque être humain de passage sur cette planète.
Et pourtant, nous passons notre temps à célébrer cette dignité dans un cadre évaluatif qui finit par la transformer dans son inverse exact.
Nous tarifons notre temps par le salaire. Nous assurons notre décès pour un capital. Nous indemnisons les accidents, les incapacités, les préjudices et les morts. Les systèmes de santé arbitrent des dépenses en fonction du bénéfice attendu. Une chimiothérapie a un coût moyen, avec un indice moyen de décès. Les politiques publiques elles-mêmes attribuent une valeur statistique à la réduction du risque de décès.
Tout cela est nécessaire, rationalisons-nous. Une société complexe a besoin de chiffres pour fonctionner. Et puis, ce n’est pas parce que nous quantifions les choses que nous cessons de percevoir la dignité infinie de l’humain, n’est-ce pas ?
Laissez-moi hausser un sourcil dubitatif quand j’entends parler de dignité. Notre société ne sait plus ce que signifie ce mot, et la question que je me pose est plutôt de savoir jusqu’où nous allons continuer à spiraler dans le néant avant d’admettre la nature de ce qui est train de nous arriver.
Le prix d’une vie
Il y a néanmoins des moments où notre conscience perçoit comme à travers une déchirure du décor où tout cela est en train de mener, et à quel point machine est devenue folle.
Récemment, l’opinion publique s’est scandalisée de découvrir que la mafia employait des adolescents comme tueurs, et qu’il existait même un marché avec des cours dans de domaine.
Mais au bout du compte, en quoi ce business est en rupture avec le système existant ? Plus de 50% de l’économie mondiale sert déjà la mort à travers les armes, les énergies fossiles, big pharma, l’exploitation des addictions, qu’elles soient moralement répréhensible ou socialement acceptées…
Les marchés criminels ne font que pousser la logique du système jusqu’à sa forme la plus nue : la mort elle-même devient une prestation directement tarifée.
Un adolescent de quinze ans qui tue un autre être humain pour 10 000 euros n’est donc que l’aboutissement visible d’un long processus de dissociation. Les recruteurs criminels l’ont bien compris : pour enrôler, il faut virtualiser. Transformer l’acte en mission. L’objectif en cible. La peur en adrénaline. La récompense en score. Pour le jeune, le meurtre peut alors ressembler à une partie du jeu vidéo Hitman qui aurait simplement traversé l’écran.
Une étrange résignation
Or virtualiser le réel, c’est exactement ce que fait l’argent depuis qu’il a été inventé : il produit une couche d’abstraction entre nous et la vie, et nous fait croire que tout va bien tant que nous avons de l’argent.
C’est le sens du proverbe amérindien : « Lorsque le dernier arbre aura été coupé, le dernier poisson pêché et la dernière rivière polluée ; quand respirer l’air sera écoeurant, vous vous rendrez compte, trop tard, que la richesse n’est pas dans les comptes bancaires et que vous ne pouvez pas manger de l’argent. »
On pourrait s’étonner de notre passivité devant ce phénomène. Car le plus étrange n’est pas que nous virtualisation le réel à travers les chiffres. C’est que nous finissions par nous soumettre à ce point à cette dévitalisation malgré l’évidence de ce que cela détruit.
La crise grecque en a offert une image obscène. Sous la contrainte de la dette et des plans de sauvetage, des infrastructures collectives sont devenues des lignes d’actifs à céder : quatorze aéroports régionaux ont été concédés pour quarante ans, tandis qu’une participation majoritaire dans le port du Pirée a été vendue à COSCO. Un territoire, une histoire, des lieux traversés par des générations d’êtres humains entraient soudain dans une feuille Excel avec une valeur de réalisation.
C’est cela, la réification véritable : non pas qu’un système nous attribue un chiffre, mais que nous finissions par l’intérioriser au point de ne plus pouvoir nous penser autrement.
Le salarié ne dit plus : « mon rendement est insuffisant » : il se sent insuffisant. Le chômeur ne pense plus : « je n’ai pas d’emploi ». Il pense : « je ne vaux plus grand-chose ». Le pays endetté cesse d’être une communauté de destin : il devient un « mauvais élève » des marchés.
Les chiffres sont donc tout sauf des chiffres. Ils sont les véhicules silencieux d’un jugement. Et leur puissance vient précisément de ce que nous avons cessé de percevoir ce jugement comme tel : nous le confondons avec la réalité.
Pourquoi cette passivité ?
Une première réponse est qu’une convention partagée possède un pouvoir extraordinaire : chacun lui obéit parce qu’il sait que les autres lui obéiront. Je peux parfaitement comprendre qu’un billet de cinquante euros n’est qu’un morceau de papier : si le boulanger, le propriétaire, la banque, l’administration fiscale et le juge reconnaissent tous ce morceau de papier, il organise très concrètement ma possibilité de manger, de dormir et de survivre.
L’argent est donc un rêve. Mais un rêve auquel tout le monde rêve en même temps et se soumet en même temps.
C’est pourquoi les moments où une population ose soudain dire « non » sont aussi rares que saisissants. Après l’effondrement bancaire islandais, les citoyens ont été appelés deux fois à se prononcer sur des accords destinés à régler le contentieux Icesave avec le Royaume-Uni et les Pays-Bas. Ils les rejetèrent en 2010 puis en 2011. Pendant un instant, la traduction d’une perte financière en obligation collective cessa d’apparaître comme une fatalité technique et redevint ce qu’elle était aussi : une décision politique susceptible d’être refusée.
Ces moments sont rares parce qu’ils exigent une opération psychique extrêmement difficile : regarder une abstraction collectivement sacralisée et se souvenir que nous l’avons inventée.
Dites-moi que j’existe
Mais il y a une raison bien plus profonde encore à cette soumission : nous avons besoin que le monde nous confirme que nous existons.
Comment ça, me direz-vous ? Des êtres humains doutent de leur propre existence ? On est en plein polar métaphysique !
Et bien oui. En réalité, on ne comprend presque rien à l’Histoire humaine tant qu’on ne touche pas du doigt la profondeur abyssale de ce besoin de reconnaissance. Ce qui met les sociétés en mouvement n’est pas seulement l’économie, la politique ou la technologie. Ce sont les formes de surface que nous inventons pour obtenir du regard de l’Autre cette réponse fondamentale : oui, je te vois ; oui, tu comptes ; oui, ton existence a de la valeur.
Et l’argent est devenu l’un des dispositifs les plus efficaces jamais inventés pour produire cette réponse.
Combien gagnes-tu ? Combien possèdes-tu ? Combien de personnes te suivent ? Combien vaut ton entreprise ? Combien de diplômes, de clients, de publications, de mètres carrés, de victoires ?
Le chiffre ne mesure plus seulement ce que nous faisons. Il nous rassure sur le fait que nous sommes quelqu’un.
C’est pourquoi nous nous soumettons à lui avec une telle facilité. Se libérer du système de valeur dominant ne signifie pas seulement renoncer à certains avantages matériels. Cela signifie risquer de ne plus être reconnu par ceux dont le regard constitue notre identité.
Et soudain, une immense partie de notre époque devient lisible.
Car sinon, pourquoi cette course éperdue à la visibilité ? Pourquoi faut-il raconter sa vie, exhiber sa réussite, construire sa marque personnelle, appartenir à un camp, trouver un ennemi, devenir indispensable, accumuler toujours davantage ? Pourquoi même nos engagements les plus généreux se transforment-ils si facilement en quête d’identité ?
Le score
C’est ici que l’obscène retrouve sa fonction. Dans le langage de la Conscience, il apparaît lorsque quelque chose ne circule plus et que le système est obligé de produire une caricature suffisamment violente pour que nous la voyions enfin.
Des adolescents qui tuent pour quelques milliers d’euros en vivant l’acte comme une mission de jeu vidéo ne sont donc pas seulement un scandale criminel. Ils nous tendent un miroir.
Car nous sommes nous-mêmes en train de devenir des PNJ — des « personnages non-joueurs », ces figures programmées d’un jeu vidéo qui exécutent leur rôle sans jamais interroger les règles du monde dans lequel elles évoluent.
Nous travaillons, accumulons, optimisons, publions, consommons, performons. Nous suivons les quêtes. Nous cherchons les récompenses. Nous évitons les pénalités. Nous montons de niveau.
Et surtout, nous surveillons notre score. Salaire, statut, audience, patrimoine, réputation. L’adolescent qui confond le meurtre et une mission virtuelle ne fait que pousser jusqu’à l’obscène une logique que nous pratiquons déjà collectivement : agir dans un monde dont nous avons oublié de questionner les règles, pour obtenir des points dans un système dont nous ne savons même plus pourquoi nous voulons gagner.
Le problème n’est peut-être pas que certains jeunes prennent la réalité pour un jeu. C’est que nous avons transformé la réalité entière en jeu de scoring.

C’est la faute à l’éducation
Nous aimons beaucoup contempler cette logique lorsqu’elle semble venir d’ailleurs. La Chine constitue à cet égard un merveilleux écran de projection. En Occident, son « système de crédit social » est souvent raconté comme une gigantesque note attribuée à chaque citoyen. La réalité est plus complexe : il n’existe pas de score national unique de ce type, car le dispositif chinois repose plutôt sur des fichiers de conformité, des listes, des sanctions et plusieurs expérimentations locales, certaines ayant effectivement utilisé des systèmes de points.
Mais c’est précisément ce qui rend notre fascination intéressante. Car ce que nous redoutons dans cette caricature chinoise, nous le pratiquons déjà sous des formes infiniment plus diffuses, et donc pernicieuses.
Score bancaire. Score scolaire. Score professionnel. Score de réputation. Nombre d’étoiles du chauffeur, du restaurant, de l’hôtel, du vendeur, bientôt peut-être du salarié lui-même. Nous n’avons pas nécessairement besoin d’un ministère central pour fabriquer une société de notation.
Nous avons mieux : nous avons appris à nous noter nous-mêmes. Et si l’on descend encore d’un étage, on retrouve l’école.
Au départ, rien de scandaleux. Il faut bien évaluer une acquisition. Un enfant fait une dictée : 5/20. Ce chiffre devrait signifier uniquement : « sur cet exercice précis, à cet instant précis, certaines compétences restent à acquérir ».
Mais ce n’est pas ainsi qu’un psychisme enfantin le reçoit. Il entend le plus souvent : les autres ont 16. Moi, j’ai 5. Donc ils sont bons. Et moi, je suis mauvais.
Le glissement décisif vient d’avoir lieu : « j’ai 5/20 » devient « je vaux 5/20 ». Et tout le système contribue involontairement à rendre cette confusion plausible : classement, passage dans la classe supérieure, orientation, filières prestigieuses, diplômes, concours. À aucun moment ou presque nous ne faisons du décodage ontologique : personne ne prend méthodiquement l’enfant par la main pour lui apprendre que ce qui vient d’être évalué est une performance, jamais son être.
Alors il grandit. La note devient salaire. La moyenne devient statut. Le bulletin devient CV. Et l’enfant devenu adulte continue à demander au tableau de bord la réponse à la question qu’il n’a jamais appris à résoudre autrement : « combien est-ce que je vaux ? »
Humain trop humain
Faut-il donc conclure que tout cela est la faute de l’éducation ?
Toujours pas.
L’école ne fait que matérialiser un état de conscience beaucoup plus ancien qu’elle. Elle transforme en notes, classements et orientations une question qui était déjà ouverte bien avant que l’enfant entre dans une salle de classe : « qui me voit ? Qui me confirme que j’existe ? »
Et c’est ici que la clé véritable devient presque aveuglante. Lorsqu’un peuple premier regarde notre civilisation, il ne voit pas seulement une société matérialiste, individualiste ou technologique. Il voit quelque chose de plus radical : des êtres qui ne sont plus cosmiques, et dont la connexion se traduit justement par leurs tentatives désespérées de « remettre de l’humain » à tout bout de champ.
Et c’est là le comique exquis de la situation : tout ce délire a commencé quand nous nous sommes enfermés dans notre humanité en croyant qu’il n’existait qu’elle. Et pour résoudre nos problème, nous nous enfonçons toujours plus dans ce qu’il a causé.
Nous ne recevons plus le regard du Père et de la Mère cosmiques, comme les nomment les chamanes sous différents noms. Je ne parle pas de jolies métaphores psychologiques inventées pour nous rassurer. Je parle de réalités de conscience que les cultures animistes ont tenues pour aussi concrètes que nous tenons aujourd’hui pour concrètes une banque ou une entreprise.
Nous ne parlons plus aux arbres. Nous ne demandons plus conseil aux animaux. Nous ne levons plus les yeux vers les étoiles pour y recevoir autre chose qu’une information astronomique.
Et je ne suis pas en train de faire de la poésie. Je formule une hypothèse ontologique : le réel est vivant, relationnel et conscient, et notre civilisation a perdu la capacité de le percevoir pour ce qu’il est.
Lorsque cette relation disparaît, quelque chose d’immense s’effondre. Car autrefois, l’être humain n’avait pas besoin que son employeur, son professeur, son audience ou son compte bancaire lui prouvent qu’il existait. Il appartenait déjà à une trame. La montagne le regardait. Les ancêtres le regardaient. Les animaux le regardaient. Le ciel le regardait.
Son existence était reçue avant d’être évaluée. Nous avons remplacé ce regard cosmique par le regard social. Et depuis, nous passons notre vie à mendier auprès des autres êtres humains la reconnaissance que nous recevions autrefois du réel tout entier.

La séparation sacrée
Dans mes recherches sur le Point Zéro, j’en suis venu à distinguer deux grands récits cosmiques : le Récit des Enfants de la Source et le Récit des Enfants du Néant.
Les premiers vivent le réel comme une trame vivante. Tout est relation, vibration, fréquence, présence. L’être humain n’est jamais séparé du monde : il participe à lui.
Les seconds entrent dans l’expérience inverse. Le monde devient extérieur. La matière devient inerte. L’individu devient une unité séparée qui doit conquérir sa place, produire sa valeur, défendre son identité.
Pendant longtemps, j’ai cru que ce second récit était simplement la catastrophe originelle. La grande erreur. La matrice de toutes nos aliénations.
Et puis quelque chose s’est retourné. Et m’a mené à une révélation sublime.
Et si la séparation avait été nécessaire ?
Si l’humanité était restée immergée dans la Source, elle n’aurait jamais pu véritablement la reconnaître. On ne découvre pas ce dont on n’a jamais été éloigné. Il fallait donc traverser l’expérience du Néant. Sortir de la reliance immédiate. Perdre le langage des arbres, des ancêtres, des astres. Faire l’expérience de la matière morte, du sujet isolé, du monde sans réponse.
Pousser cette séparation jusqu’à son terme logique en désacralisant absolument tout ce qui pouvait l’être. Et ainsi, pouvoir vivre un point d’inflexion impensable où nous pourrions commencer à redécouvrir le sacré en chaque chose.
Et je crois que c’est cela que nous sommes en train de vivre. Non pas l’échec absurde d’une espèce qui se serait trompée de chemin pendant dix mille ans. Mais l’achèvement d’une immense exploration de la séparation.
Et félicitons-nous, car nous sommes allés très loin. Assez loin pour rompre avec ce schéma où les Enfants de la Source construisent des cités cosmiques qui sont aussitôt assimilées par l’Empire des Enfants du Néant.
Le troisième récit
Il est donc temps de révéler le troisième récit. Celui qui ne choisit plus entre la Source et le Néant, entre le sacré et la matière, entre l’amour et la puissance. Celui qui comprend que les deux étaient nécessaires.
Et il est hors de question d’entrer dans ce récit comme des mendiants. C’est pourquoi je fixe le prix d’entrée au New Civilization Festival à un milliard d’euros.
Pas pour insulter l’argent. Pour l’honorer.
Car l’argent a joué un rôle immense dans l’aventure de la séparation. Il a été l’un des instruments les plus puissants par lesquels nous avons appris à croire que la vie pouvait devenir quantité. Que le temps, la terre, le travail, le désir, la sécurité, puis finalement notre propre valeur pouvaient être convertis en unités échangeables.
L’argent matérialise le pouvoir sur le réel. L’Oméga matérialisera autre chose : la capacité à remettre les polarités en circulation.
C’est pourquoi je ne veux pas que l’Oméga soit une monnaie alternative de plus. Je veux qu’elle soit une monnaie de transcendance : une unité qui ne mesure pas ce que vous possédez, mais ce que votre conscience permet de remettre en mouvement dans le cosmos.
Alors voici la nouvelle règle du Jeu cosmique. Pendant les sept prochaines années, le prix facial d’une place au New Civilization Festival sera de un milliard d’euros.
Mais ce milliard diminuera à mesure que la personne générera des Omégas. Autrement dit : plus votre circulation de conscience augmente, moins votre dépendance à la puissance monétaire est nécessaire pour entrer.
Nous créons ainsi une équivalence symbolique entre deux formes de richesse. L’argent mesure la puissance matérielle accumulée. L’Oméga mesure la puissance de conscience remise en circulation.

La valeur de l’alchimisation
On me demandera pourquoi s’embarrasser de toutes ces complications. Si l’argent réifie, pourquoi ne pas simplement l’abolir ?
Mais parce que ce serait retomber immédiatement dans la dualité. Quantifier n’est pas une faute. C’est une puissance. Le mental doit pouvoir découper le réel, le comparer, le mesurer, le diviser à l’infini. Sans cette faculté, pas de science, pas de technique, pas d’économie, pas même de pensée abstraite.
Mais cette puissance possède sa limite interne. Car plus le mental divise, plus il finit par rencontrer ce qu’il ne peut pas diviser sans le détruire : l’Un.
C’est là tout le paradoxe. Nous pouvons compter les cellules d’un corps, mesurer son activité électrique, estimer son espérance de vie, calculer le coût de ses traitements, assurer sa disparition. Nous pouvons multiplier à l’infini les représentations quantitatives d’un être humain.
Et pourtant aucune addition de chiffres ne produira jamais cet être. Car le Un n’est pas le premier nombre de la série. Il est ce qui rend la série possible tout en lui échappant.
Dans la vision que je défends ici, c’est cela que signifie dire que la Conscience est une et indivisible : toute séparation est réelle à son niveau, mais aucune séparation n’est ultime.
Nous avons donc accompli quelque chose d’assez extraordinaire. Nous proclamons que la dignité humaine n’a pas de prix, puis nous organisons méthodiquement nos sociétés pour lui en attribuer un.
Très bien. Puisque nous tenons tant à négocier, négocions. Puisque nous avons transformé la valeur en marché, ouvrons les enchères. Je propose donc une offre initiale à un milliard d’euros pour chaque conscience qui s’alchimise.
Je suis naturellement disposé à discuter, mais je préviens : je ne compte plus brader le sacré.
Les lumineux
Il faut ici que j’en remette une couche sur mes amis lumineux. Ceux qui veulent sauver le monde à coups de projets de transition, de communautés conscientes, de réseaux fédérés, de chartes, de communication bienveillante et de grands rassemblements où l’on se promet qu’enfin, si nous arrivons à mieux nous coordonner et à mieux expliquer les choses, tout va changer.
En ce moment, certains me disent gentiment d’arrêter de faire n’importe quoi. De revenir avec eux. De redevenir raisonnable. De ne pas abîmer ma crédibilité.
Et c’est précisément là que se loge, selon moi, la forme la plus subtile du scoring. Car l’humilité aussi donne des points. Être modeste. Ne pas prendre trop de place. Ne pas se proclamer grand. Ne pas assumer trop ouvertement son ambition. Transformer positivement le monde, mais sans faire trop de remous.
C’est vertueux. A ceci près que quand cette humilité ignore la blessure qui la produit, elle devient une prison. Alors le désir ne disparaît pas. Il se retourne.
Le désir de puissance non assumé devient critique de ceux qui l’assument. Le désir de reconnaissance non reconnu devient jugement contre ceux qui veulent être vus. Le désir de grandeur réprimé devient morale de la petitesse.
Et c’est ainsi que les « bonnes personnes » participent, sans le vouloir, à fabriquer les tyrans qu’elles condamnent ensuite. Parce que, je persiste et je signe : un désir qui s’interdit de quelque façon que ce soit ne meurt jamais. Il cherche ailleurs quelqu’un qui acceptera de la porter sans honte.
Et c’est aussi la réponse à la question qu’on pourrait me poser : « Mais comment peux-tu être sûr que ces communautés ne sont pas, elles, véritablement alignées avec la vie ? »
Parce que les tyrans sont encore là, c’est tout. Dans la lecture psychodynamique que je propose, le tyran est la preuve qu’une polarité collective a été abandonnée. Il apparaît là où une Lumière se raconte qu’elle est complète alors qu’elle a expulsé sa propre puissance, sa violence, son ambition, sa folie intérieure.
Si la Lumière avait réellement intégré son Ombre, celle-ci n’aurait plus besoin de revenir sous une forme séparée, hypertrophiée, monstrueuse. Or je n’ai pas à vous faire un dessin sur ce que l’actualité démontre là-dessus. La persistance des tyrans est donc moins la preuve que « le mal existe », qui est une tarte à la crème philosophique, que le symptôme qu’une partie du collectif continue de se croire innocente et se vouloir pure. C’est pourquoi les lumineux qui croient avoir dépassé la dualité sont aujourd’hui le verrou qui la tient.
La marée de vie
C’est aussi pourquoi je désire affirmer la démesure. Parce que la vie elle-même est démesure. Elle ne produit pas timidement un peu de matière raisonnable dans un coin discret du cosmos. Elle engendre des étoiles, des galaxies, des espèces, des mondes, des effondrements, des renaissances. Elle imagine des scénarios dont la seule existence devrait suffire à pulvériser notre obsession du raisonnable.
Elle va jusqu’à faire naître des univers entiers où la Conscience peut se perdre suffisamment pour oublier qu’elle est la Conscience. Puis inventer les chemins les plus improbables pour se retrouver.
Alors pourquoi continuerions-nous à jouer petit ?
Pourquoi vouloir simplement « faire notre part » ? Réduire un peu les dégâts. Corriger quelques externalités. Mettre un peu plus d’humain dans la machine. Prévoir prudemment ce qui devrait arriver dans cinq ans pour nous rassurer sur notre capacité à contrôler encore les choses.
Je ne veux plus de cette petitesse respectable. Je ne veux plus chercher à faire légèrement moins mal dans un monde qui demande à être entièrement réinventé. Je ne veux plus avoir peur de ma propre puissance sous prétexte qu’elle pourrait déplaire. Je ne veux plus confondre sagesse et prudence, conscience et modestie, maturité et contrôle.
La vie ne demande pas la permission avant d’éclore. Elle déborde. Elle mute. Elle traverse les formes qu’elle avait elle-même construites. Elle joue.
Et je crois qu’il est temps que nous recommencions à faire de même. Pas pour devenir mégalomanes. Pour cesser enfin de faire semblant d’être petits.
Joueurs cosmiques

Et je vais terminer par un dernier retournement.
Tout cela pourrait ressembler à un trip égotique géant. Un homme qui augmente le prix de son événement jusqu’à un milliard d’euros, parle de sa lumière, de sa grandeur, de démesure, et se découvre soudain une vocation cosmique.
Je vis exactement l’inverse.
Je planifie de moins en moins. Je ne cherche plus à savoir où tout cela doit mener. Je reste dans maintenant, et j’essaie simplement de devenir assez silencieux pour sentir la vibration qui me traverse et lui permettre d’aller jusqu’au bout de son mouvement.
Et cette vibration ne me remplit pas d’importance. Elle me remplit d’amour.
D’un amour presque déraisonnable pour Rebecca. Pour Eliel. Pour mes amis. Pour ceux qui marchent avec moi depuis longtemps et pour ceux qui viennent à peine d’apparaître. Et, derrière eux tous, pour cette chose impossible à nommer qu’est la vie elle-même.
Je n’ai jamais ressenti autant de joie de ma vie.
Alors je comprends aussi quelque chose sur le Point Zéro.
Il ne grandira pas en devenant une nouvelle famille humaine destinée à accueillir des personnes blessées qui cherchent enfin un endroit où appartenir, tout en se racontant qu’elles sont du côté des bonnes personnes.
Il y a déjà beaucoup de familles. Et nous avons suffisamment joué à être de bons humains.
Ce que je cherche maintenant, ce sont des êtres qui acceptent de sortir du village.
Des personnes capables d’aimer leurs blessures sans construire leur identité autour d’elles. D’aimer les autres sans leur demander de confirmer leur existence. D’assumer leur puissance sans perdre leur vulnérabilité. De prendre le Jeu au sérieux précisément parce qu’elles ont cessé de prendre leur personnage au sérieux.
Je ne cherche plus des membres. Je cherche des joueurs.
Des joueurs suffisamment fous pour se souvenir que le plateau est cosmique.
Et que nous ne sommes peut-être pas venus ici pour gagner, mais pour voir jusqu’où la Vie peut jouer lorsqu’elle cesse enfin d’avoir peur d’elle-même.
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